Banque mondiale : Maurice est à court de croissance. Huit réformes pour la relancer
Le rapport 2026 de la Banque mondiale sur la croissance et l'emploi estime que le modèle qui a enrichi Maurice s'essouffle : la croissance pourrait tomber à 1,2 % par an d'ici 2050. Qui est freiné aujourd'hui, ce que changeraient les huit réformes proposées et ce que cela signifie pour votre emploi et votre retraite.
L'essentiel
L'alerte : sans réformes, la Banque mondiale prévoit que la croissance potentielle de Maurice passe d'environ 3,2 % en 2025 à 1,2 % par an d'ici 2050, avec le vieillissement de la population et la stagnation de la productivité.
Pourquoi : la croissance repose désormais sur la consommation et sur des transferts financés par la dette. Pensions et prestations sociales coûtent environ 11 % du PIB contre 1,9 % perçus en cotisations, et l'investissement va surtout dans l'immobilier (35 %).
Qui est freiné : 51 % des jeunes diplômés ne travaillent pas et n'étudient pas, seules 51 % des femmes participent au marché du travail (78 % des hommes), et Port-Louis se classe 369e sur 405 ports à conteneurs.
La solution proposée : huit réformes peu coûteuses (concurrence, règles du travail, garde d'enfants, compétences numériques, ports et électricité, numérisation des PME, administration en ligne) augmenteraient le PIB de 6,68 % d'ici 2050 et les salaires réels de 5,7 %, pour environ 22,5 millions $ US en 2027.
Pour vous : ce sont des recommandations, pas des décisions. Certaines figurent déjà dans le budget 2026-27 (une deuxième licence de manutention de conteneurs, des appels d'offres pour 220 MW de solaire, des micro-certifications) ; les plus difficiles touchent aux indemnités de licenciement et aux retraites.
Ce que dit la Banque mondiale
Maurice s'est enrichie en deux vagues : le boom sucrier des années 1970, puis les usines d'exportation et le tourisme à partir des années 1980. Depuis les années 1990, elle tente une troisième vague fondée sur la finance, les TIC et l'externalisation, mais le Country Growth and Jobs Report 2026 de la Banque mondiale constate qu'elle n'a pas encore produit d'effets à grande échelle.
Sa projection centrale fait réfléchir : si les tendances se poursuivent, la croissance potentielle glisse d'environ 3,2 % en 2025 à 1,2 % par an d'ici 2050. Maurice devrait tout de même retrouver le statut de pays à revenu élevé d'ici environ cinq ans, mais rattraper l'Estonie ou Singapour prendrait des décennies.
Trois chiffres résument le problème. L'investissement n'ajoute que 0,3 point de pourcentage par an à la croissance (0,8 en 2000-2011). Les exportations de services fournis numériquement ont progressé d'environ 10 % depuis 2020, contre 60 % ou plus dans les pays comparables. Et la finance représente 13 % du PIB mais seulement 3 % des emplois.
Pourquoi la croissance ralentit
Argent public : les transferts absorbent environ 68 % des recettes de l'État. La pension de vieillesse universelle (Basic Retirement Pension), qui vaut environ 56 % du revenu médian, est bien plus généreuse que toute autre pension non contributive, alors que le National Pension Fund, contributif, a été supprimé en 2020. La dette publique dépasse d'environ 26 points la moyenne des pays à revenu intermédiaire supérieur.
Concurrence : environ 20 % des entreprises appartiennent à des conglomérats, et 69 % des 672 activités économiques étudiées étaient très concentrées en 2019. Les entreprises de 20 à 49 personnes sont 46 % plus productives que les plus petites, mais celles de 500 personnes ou plus seulement 3,4 % : les plus grandes entreprises subissent peu de pression. Les entreprises liées à l'État ont réalisé un chiffre d'affaires supérieur au quart du PIB.
Infrastructures : Port-Louis souffre de l'encombrement de ses quais et se classe 369e sur 405 ports ; la Ports Authority est à la fois régulateur, propriétaire foncier, opérateur et actionnaire du seul manutentionnaire de conteneurs. Les tarifs d'électricité sont fixés par le CEB avec l'approbation du ministre, car le régulateur ne fonctionne pas pleinement. Et le pays manque d'environ 5 000 informaticiens par an.
Qui est freiné aujourd'hui
Le constat le plus frappant concerne les jeunes diplômés : 51 % des 16-24 ans ayant fait des études supérieures ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, soit environ deux fois plus que ceux qui ont moins étudié. Le chômage des jeunes était de 17,1 % fin 2025 (20,5 % pour les jeunes femmes). Pendant ce temps, 55 % des entreprises disent ne pas recruter faute de compétences, et de nombreux Mauriciens qualifiés partent, surtout vers la France, le Royaume-Uni et l'Australie.
Les femmes forment le deuxième groupe : 58 % des femmes hors du marché du travail citent les tâches ménagères et familiales, et l'écart de salaire entre hommes et femmes dans le privé est d'environ 15 %, en grande partie inexpliqué par le niveau d'études ou le poste.
Les huit réformes et ce qu'elles apporteraient
La Banque mondiale regroupe ses propositions en trois blocs qu'elle juge réalisables en 1 à 3 ans : les institutions (une politique d'actionnariat pour les entreprises publiques, une Competition Commission renforcée avec notification obligatoire des fusions, un règlement plus rapide des conflits du travail, des indemnités de licenciement réduites et des barèmes de salaires simplifiés, la garde d'enfants), les infrastructures (compétences numériques et relationnelles, séparation des comptes du CEB, séparation du rôle de régulateur de la Ports Authority de ses activités commerciales) et les incitations (subventions numériques aux PME liées aux résultats, une super-application KOREK améliorée et le partage de données via l'InfoHighway).
Son modèle estime que l'ensemble des mesures augmenterait le PIB de 5,15 % d'ici 2035 et de 6,68 % d'ici 2050 par rapport à l'inaction, ferait progresser les salaires réels de 5,7 %, créerait environ 4 400 emplois (surtout grâce aux femmes qui rejoignent le marché du travail) et réduirait la dette publique de 6,4 points de PIB. Le coût est d'environ 22,5 millions $ US en 2027, ce que la réforme des retraites et des exonérations fiscales pourrait facilement financer, selon la Banque.
À retenir
Il s'agit d'estimations issues d'un modèle de la Banque mondiale, pas de la politique du gouvernement, et la Banque elle-même souligne que les gains dépendent de la mise en œuvre, qui s'est selon elle affaiblie depuis l'époque de Vision 2020. Certaines mesures sont déjà en cours dans le budget 2026-27 : une deuxième licence de manutention de conteneurs, des appels d'offres pour 220 MW d'énergie solaire, des micro-certifications dans le National Qualifications Framework, un Start-Up Act et un SOE Health Check.
Les propositions sensibles sont celles qui touchent directement les gens : des indemnités réduites en cas de licenciement injustifié (aujourd'hui jusqu'à trois mois de salaire par année de service), une pension réformée et l'ouverture de secteurs dominés par l'État. Elles devraient être débattues avant que quoi que ce soit ne change.
